dimanche 24 septembre 2017    || Inscription
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Face la multiplicité des attaques, les entreprises doivent désormais s’outiller pour parer à la menace. Sans craindre d’utiliser les armes, techniques et outils du renseignement.  

Hasard du calendrier aussi, c’est au moment où nous terminons cet article que le présumé tueur du Musée Juif de Bruxelles, Medhi Nemmouche, est appréhendé par la justice française. Une arrestation tout ce qu’il y a de plus ordinaire : un contrôle douanier de routine dans un autocar en provenance d’Amsterdam à la gare routière de Marseille Saint-Charles. Incarcéré à de multiples reprises pour des larcins, il se serait radicalisé en prison et son comportement aurait fait l’objet de plusieurs signalements à la DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure), par l’administration pénitentiaire. Aucun rapport entre les deux, pensez-vous. Pas si sûr… Le renseignement et l’espionnage, qui existent depuis l’Antiquité, trouvent un nouveau souffle avec la radicalisation de la menace terroriste, la guerre économique accrue entre les Etats, et la concurrence très serrée entre les entreprises. Ne soyons pas angéliques : les révélations d’Edward Snowden, qui ont provoqué un électrochoc dans les pays européens, ne sont que l’épiphénomène de pratiques qui existent depuis bien longtemps et qui se pratiquent couramment entre Etats, voire entre les entreprises. 

Alain Beauvieux, PDG d’AMI Software, une PME française spécialisée dans l’intelligence économique, nous confie ainsi avec humour : « On ne s’en souvient pas avec l’affaire de la NSA, mais le système Echelon (un système d’écoute sur les satellites commerciaux et regroupe les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Nouvelle-Zélande, et l’Australie ndlr-) existe depuis belle lurette ». Et l’espionnage commercial n’a pas attendu les révélations de la NSA pour diversifier ses approches. Mag-Securs (cf. n°33) avait ainsi cité l’exemple de cette ex-salariée chinoise d’un soustraitant clermontois dans l’industrie du luxe, qui récupère le fichier client de son entreprise et tente de le monnayer auprès de ses contacts asiatiques. Elle n’a été condamnée qu’à trois mois de prison avec sursis, et 3 000 euros d’amende, mais c’est la première fois que la qualification pour vol de patrimoine informationnel a été retenue. Et que dire de ce cas baroque raconté par Jean Magne et Jacques Pinault, de PEA Consulting, dans leur livre, « Gestion des Risques et Culture de la Sécurité », parlant de ces visiteurs d’Extrême-Orient d’un laboratoire, trempant comme par mégarde leurs cravates dans des solutions chimiques qui pouvaient être analysées par leurs laboratoires une fois revenus sur le sol national ? La ruse n’a été déjouée que par la présence d’esprit d’un membre de l’entreprise visitée, qui a réussi à persuader les visiteurs mal intentionnés que l’échange des cravates faisait partie des coutumes locales… Aussitôt dit, aussitôt fait : les salariés de l’entreprise visitée échangent leurs cravates avec les visiteurs, qui repartent, déconfits, sans échantillons à faire analyser par leurs laboratoires… 

95% du renseignement est d’origine ouverte

Cette anecdote plutôt amusante montre à quel point la quête du renseignement, la protection du patrimoine informationnel, l’intelligence économique demeurent d’actualité pour les entreprises. « Pour l’intelligence économique, les Anglo-Saxons parlent volontiers de « market intelligence », ce qui est peut-être le mot le plus proche de la réalité du concept, qu’intelligence économique », souligne Alain Beauvieux. Or, il faut d’origine ouverte, c’est-à-dire accessible au public », comme le précise Franck Franchin, tout nouvellement arrivé pour prendre le développement commercial de la cybersécurité chez Bertin IT, la division du Groupe Bertin Technologies qui conçoit notamment des outils innovants dans le domaine de l’analyse des sources ouvertes (ce que l’on appelle en termes consacrés le ROSO –Renseignement d’Origine Source Ouverte). « La capacité à collecter et à identifier les informations pertinentes parmi toutes ces sources – Internet, et notamment les réseaux sociaux, les flux audio et vidéo – aussi ouvertes soient-elles, suppose des technologies à la fois robustes et évolutives », tient-il à souligner.

Pour moi, l’intelligence économique recoupe trois actions », détaille Benoît de Saint-Sernin, co-fondateur de l’École de Guerre Economique (EGE), et fondateur de l’EEIE (École Européenne d’Intelligence Economique), basée à Versailles et à Bruxelles (cf. encadré). « Il s’agit de se protéger, de se renseigner, et d’influencer. Aujourd’hui, en France, nous sommes relativement bien organisés. La PME est plus facile à protéger qu’un grand groupe. Le grand groupe fera de la collecte de renseignement, et travaillera son influence dans les cercles du pouvoir, pour faire prendre dans ces cercles gouvernementaux des décisions conformes à ses intérêts, alors que la PME cherchera dans un premier temps à se protéger. L’offre des cabinets d’intelligence économique est importante, mais elle ne porte pas toujours ce nom-là : on parlera de stratégie, de marketing offensif, et de sécurité/Sûreté ». Le but reste le même : se protéger, se renseigner, influencer. « Néanmoins, relativise-til, la conception de l’information n’est pas la même selon les cultures. Dans les pays occidentaux, c’est une arme de pouvoir, et on a tendance à la garder pour soi. Dans les pays asiatiques, c’est une matière première à partager. Celui qui garde une information pour lui est sanctionné par sa hiérarchie ».

18 jours pour recruter sur Facebook

En ce qui concerne la protection, « il s’agira, selon Franck Franchin, de cas de manipulation de cours de Bourse suite à des rumeurs fondées ou non (n’oublions pas que le cours de l’action Sony a considérablement chuté suite au piratage du PlayStation Network en 2011), de désinformation au cours d’opérations de fusions-acquisitions, de tentatives de déstabilisations de cadres dirigeants par un concurrent, ou encore de dénigrement sur les réseaux sociaux »… « Internet facilite le piratage informatique, les attaques numériques ou en réputation, même si le renseignement humain est plus efficace qu’Internet », complète Benoît de Saint-Sernin. N’oublions pas que, selon Imperva, un recrutement par Twitter, Facebook ou YouTube prend en moyenne 18 jours… Il est donc facile de débaucher un salarié chez un concurrent, de dénigrer une société sur les réseaux sociaux afin de faire chuter son cours de Bourse, de mener une attaque en e-réputation… Or, à ce petit jeu, l’utilisation des méthodes issues du secteur militaire a le vent en poupe, ce que Benoît de Saint- Sernin explique facilement : « il existe dans les cercles autorisés pas mal de personnel issu des services de renseignement, et c’est normal : la guerre conventionnelle s’est transformée, en grande partie, en guerre économique ». « Attention toutefois à ne pas confondre intelligence économique et espionnage », prévient Alain Beauvieux, d’AMI Software. Mais l’approche et les outils proposés ont fortement emprunté au secteur militaire. Témoin Bertin IT, qui a contribué au programme d’études amont HERISSON (Habile Extraction du Renseignement d’Intérêt Stratégique à partir de Sources Ouvertes Numérisées), pour le compte de la DGA, et qui intervient dans le cadre du projet IMM (Intégration Multimédia Multilingue), porté par l’Institut de Recherche Technologique SystemX, en partenariat du ministère de la Défense, dont l’objectif est de concevoir une plate-forme de test, de développement et d’évaluation pour l’analyse de contenus multimédias multilingues.

L’importance du signal faible

« Nos solutions servent différentes applications », explique Franck Franchin, de Bertin IT. « Par exemple le média monitoring, où nos outils automatisent la collecte et la recherche de séquences ciblées, remplaçant le visionnage et le traitement manuel d’heures de vidéo pour trouver celle qui intéresse. Nous nous adressons au marché de la cyberdéfense, qui représente 50% de notre activité . Nos clients ont besoin d’analyser ce qui se dit sur les réseaux sociaux, les forums, et de détecter les signaux faibles ». Précisons que les « signaux faibles » sont des éléments issus de l’environnement, qui marquent une tendance ou l’imminence d’une action : ainsi, on peut détecter, par exemple sur un forum, l’imminence manifestation devant le siège social d’une société : dans ces cas précis, le signal faible est constitué par l’information sur les forums et les réseaux sociaux, et le signal fort, par l’attaque en DDoS, ou bien la manifestation devant le siège social d’une entreprise. « Une information de rupture, c’est par exemple un concurrent qui s’allie à un fournisseur », explique Alain Beauvieux, d’AMI Software. « Il y a peut-être une opération de rachat masquée derrière… Le signal faible, c’est l’interprétation que l’on donne d’une information de rupture », précise encore Alain Beauvieux.

Les 30 secondes de vidéo qui permettent d’analyser un signal faible

Sans trop dévoiler, secret oblige, ni ses méthodes, ni ses clients, qui ne souhaitent d’ailleurs pas témoigner, Franck Franchin, de Bertin IT, poursuit : « En observant les réseaux sociaux, il est possible d’identifier des faiseurs d’opinion, des personnes capables de préparer une manifestation. De plus en plus, ceci passe par l’image et notamment la vidéo. L’enjeu est de pouvoir isoler, dans les flux vidéo, les 30 secondes importantes, qui contiennent ou sont susceptibles de contenir un signal faible. Nos technologies de transcription parole-texte permettent d’analyser les flux ouverts afin de détecter ces indices. Nos outils de traitement multimédia permettent également de reconnaître le visage d’un dirigeant attaqué ou le logo d’une entreprise, avec des alertes par des mots-clés. ». Bertin IT propose un ensemble d’outils capables de détecter des personnes et des logos, et de faire de l’extraction d’informations textuelles dans les vidéos : on obtient ainsi une identification de qui parle, dans quelle langue, et ce qui est dit dans les contenus audios. Cette solution, MediaCentric, une plateforme logicielle de traitement approfondi des sources ouvertes multimédias multilingues, qui peut être opérationnelle en acquisition H24 7j/7, a été choisie par l’État-Major des Armées pour du renseignement d’intérêt cyber.

Chercher l’information de rupture

Parmi les acteurs français cités par Benoît de Saint-Sernin, outre Digimind (qui n’a pas voulu témoigner), figure Qwam Content Intelligence et AMI Software, une dynamique PME française de 50 salariés qui réalise trois millions d’euros de chiffre d’affaires, et basée à Paris dans le XIIème arrondissement, non loin de la Gare de Lyon. AMI Software est présente aussi au Canada, au Maroc, en Tunisie, aux Emirats Arabes Unis, au Royaume- Uni, en Belgique et en Suisse. Alain Beauvieux, son Président, n’aime pas trop, on l’a compris, parler de « renseignement » qui, selon lui, ne correspond pas à la pratique des entreprises, mais plutôt de « market intelligence ».

Parmi ses clients, on peut citer GDF Suez, Air France, la SNCF, le ministère de la Défense, la Mairie de Paris, le Haut Comité Français pour la Défense Civile (HCFDC, cf. encadré). « Les solutions offertes par AMI Software répondent à trois fonctions », explique Alain Beauvieux. « Il faut capter l’information, la trier, l’organiser, chercher les corrélations et l’information de rupture. Enfin, il faut la diffuser aux bonnes personnes. Il faut livrer ce qui doit être lu au bon niveau. Nos solutions permettent, avec des recherches par mots-clés, d’élaborer des tableaux de bord, des newsletters, et de faire remonter des alertes temps réel. » Editeur de logiciels, AMI Software commercialise une plateforme de veille stratégique et d’intelligence économique AMI Enterprise Intelligence Software, avec une option pour les médias sociaux, AMI Opinion Tracker, qui, par une technologie de « text mining » permet de traiter, de mettre sous surveillance et de diffuser aux personnes choisies tout type de source (internet, blogs, forums, sites spécialisés, réseaux sociaux, Intranet, GED, serveurs mails, etc…). Ainsi, les outils de la veille économique accompagnent les entreprises dans leur développement. Utilisant des concepts fortement teintés de culture militaire, ils permettent, autant que possible, de lutter contre une guerre économique accrue entre les entreprises. Toutefois, ne soyons pas naïfs : la culture de l’intelligence économique, c’est aussi une sensibilisation de tous les instants aux enjeux de la guerre économique. Et cela ne se fait pas avec des tableurs… ■

Sylvaine Luckx

L’EEIE, une école au service de l’intelligence économique

Benoît de Saint-Sernin cultive l’excellence à la française. Ce père de cinq enfants, issu du milieu militaire et candidat sans étiquette aux municipales de Versailles, a fondé, outre l’École de Guerre Economique, qu’il quitte dans les années 2000, l’École Européenne d’Intelligence Economique. (EEIE) de Versailles en 2005. Située dans les anciens appartements de Madame de Pompadour, dans une aile du Château de Versailles (mais hors des circuits touristiques !), l’EEIE existe depuis neuf ans. Benoît de Saint Sernin parle de « son » école. « Nous formons entre 35 et 40 élèves par an, soit des jeunes de 23 à 25 ans qui veulent se spécialiser en intelligence économique, soit des personnes d’une quarantaine d’années, en reconversion du ministère de la Défense ou d’autres organismes, qui veulent intervenir, dans des entreprises, ou dans des cabinets de consultants, dans le domaine de l’intelligence économique. Nous travaillons avec peu d’effectifs, deux classes de 20 étudiants environ », précise Benoît de Saint-Sernin. « L’originalité de notre formation est d’associer des heures de cours (environ 400) à de véritables missions d’intelligence économique, opérationnelles en entreprise. Nous formons véritablement nos élèves à la collecte de renseignement, à la sécurité, à la protection de l’information, à l’influence et à la contre-influence. ». « L’EEIE délivre le titre d’Etat de Consultant en Intelligence Economique, accessible moyennant la somme de 10 600 euros. Pour 1 000 euros de plus, l’EEIE délivre MBA en double diplôme avec le Groupe ISC Paris et des accords ont été conclus avec l’Université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines pour décerner un triple diplôme (Titre d’Etat + MBA + Master 2), pour lequel il faut rajouter 1 000 euros », précise Benoît de Saint-Sernin. Parmi les cours donnés, on peut citer une mention particulière sur la veille et la recherche d’informations non-formalisée et formalisée, la gestion de crise et la communication, le lobbying, la sécurité. Les personnes diplômées de l’EEIE peuvent être embauchées dans des services de sûreté, de protection du patrimoine informationnel, ou bien au sein de cabinets de consultants en IE.

S. L.

Le HCFDC : une utilisation raisonnée de l’outil de veille d’information

Le HCFDC (Haut Comité Français pour la Défense Civile) est une association Loi 1901 qui participe à la réflexion de l’Etat, des collectivités et des citoyens sur les questions de sécurité sociétale. Plus de 100 petits-déjeuners sont organisés par an, notamment au Sénat, qui réunissent différentes personnalités de la société civile pour sensibiliser les acteurs aux enjeux de la sécurité sociétale. Le HCFDC compte 120 organisations membres (services de l’Etat, grands groupes du CAC 40, PME). Il informe plus de 12 000 personnes chaque mois sur des sujets ayant trait à la sécurité et aux grands enjeux de sécurité de la Nation, et sert plus de 2 000 abonnés à ses travaux. Il diffuse sur Internet une chaîne de télévision, DEFENCiv TV. Christian Sommade, son Délégué Général, explique son système de veille : « Nous étions à la recherche d’un outil de veille, opérationnel tous les jours, sur la sécurité sociétale, avec des informations que nous pouvons remonter à nos membres. Nous ne voulions surtout pas faire de la veille en utilisant Google au petit bonheur, il nous fallait un outil plus maîtrisé. L’outil proposé par AMI Software nous permet de faire, pour nos membres, une veille globale quasi-permanente sur les situations de risque en France, en Europe et dans le monde. Nous employons deux personnes pour la veille, qui travaillent avec la plate-forme AMI Enterprise Intelligence. Nous opérons à partir de mots-clés et de requêtes. AMI Software nous fournit des tableaux de bords vivants et faciles à interpréter ».

S. L.

Une préoccupation accrue du renseignement sur la cyberdéfense

Le 4 juin, dans les locaux du Centre des Hautes Etudes du ministère de l’Intérieur (CHEMI), ont eu lieu les 6èmes Rencontres Parlementaires de la Sécurité Nationale. Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, a tenu à rappeler toute l’importance que l’État accordait à l’intelligence économique. Il a insisté sur l’omniprésence des cybermenaces pour les entreprises (selon ses chiffres, un tiers des entreprises françaises seraient victimes de ces attaques), et a souligné l’importance du « renforcement du renseignement » pour lutter contre ces cybermenaces. Il a par ailleurs insisté sur l’importance de la sensibilisation du corps préfectoral et des entreprises. Il a mentionné, à cet effet, la prochaine signature d’une Convention entre les Chambres de Commerce et d’Industrie (CCI). Une sous-direction Cyber a été créée le 29 avril 2014. Un plan stratégique de lutte contre les cybermenaces a été défini, qui prévoit le développement des activités de renseignement, et un « préfet cybermenaces » va être nommé, dont la mission sera de coordonner l’action des services du ministère de l’Intérieur, avec l’ensemble des ministères concernés. Claude Revel, Déléguée Interministérielle à l’Intelligence Economique (D2IE) qui dépend du Premier Ministre a rappelé l’action de sensibilisation des entreprises à laquelle se consacrait sa délégation, notamment en lien avec l’ANSSI et le SGDN. Un outil d’auto-diagnostic de sa sécurité économique, DIESE, est à disposition des entreprises. Claude Revel a notamment rappelé que le « Guide du Routard » de l’Intelligence Economique nouvelle version était paru, et que 22 fiches thématiques sur « la sécurité économique au quotidien » étaient parues à destination des entreprises en avril 2014. Elle a enfin annoncé qu’un texte sur « le secret des affaires » était en cours de préparation.

S. L.

Dossier publié dans le magazine Mag-Securs n°43, daté 3ème trimestre 2014. Sommaire complet et achat en ligne sur cette page.

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